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CHARLOTTE PUISEUX
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​Le validisme : qu’est-ce que c’est ?

Février 2025

« Qui a décidé que marcher, voir, entendre, utiliser le langage oral, percevoir la réalité d’une certaine façon étaient des conditions pour qu’une vie soit jugée digne d’être vécue ? Et pour quelles raisons ? J’écris sur l’idéologie qui dicte que ces êtres humains classés dans la catégorie ≪ handicapé ≫ ont moins de valeur que les autres et sont considérés comme naturellement inferieurs. J’écris sur l’étendue de cette idéologie qui se déploie dans toutes les sphères de la société, parfois avec une extrême violence, souvent de manière insidieuse à travers les plus infimes gestes et attitudes des personnes valides, des détails qui s’incrustent en nous, personnes handicapées, et que nous intériorisons. J’écris sur les discriminations que nous subissons. J’écris sur le validisme. » (C. PUISEUX, De chair et de fer, 2022).

 
Le validisme est un système de domination qui touche les personnes handicapées. C’est un système dans le sens où il se répand dans toutes les sphères de la société. Il ne s’applique pas dans un domaine particulier mais bien dans l’ensemble de ce qui fait notre vie quotidienne, et ces domaines se répondent l’un à l’autre pour renforcer le validisme global.

​Quelques exemples :
  • Composantes juridiques et législatives (loi Élan en 2018 faisant passer de 100 à 20% de logements accessibles dans le neuf, report d’application du volet accessibilité de la loi de 2005, abandon du fond qui devait récolter les amendes payées par les établissements recevant du public non accessibles…)

  • Composantes médicales par un traitement du corps handicapé différent (manque d’accessibilité des lieux médicaux et du matériel, mais aussi par l’utilisation toujours prégnante du modèle médical qui estime que le corps handicapé est à redresser, corriger, et ne peut être soigné que dans l’idée de se rapprocher de la validité).

  • Composantes culturelles (manque d’accès aux lieux de culture mais aussi absence de figures modèles de personnes handicapées connues, violence véhiculée des divergences psychiatriques dont la dangerosité est surestimée selon la Haute Autorité de Santé). Problème de l’inspiration porn qui voit les personnes handicapées comme des super-héroïnes, des leçons de vie et provoque de la déshumanisation.

  • Manque d’accès aux biens communs et relégation dans des institutions spécialisées.

  • Maintien des personnes handicapées dans la précarité économique (taux de chômage très élevé, Allocation adulte handicapé toujours en dessous du seuil de pauvreté).
  • Manque d’accès à l’école pour les enfants en situation de handicap (manque d’accessibilité des locaux, grande précarisation du métier d’AESH…)
 
Le validisme fonctionne en deux temps : un premier temps de catégorisation et un second temps de hiérarchisation.

Premier temps : la catégorisation. Il s’agit donc de construire les deux catégories qui vont composer ce système, à savoir celle des personnes dites handicapées et celle des personnes dites valides. Il s’agit bien de construction sociale puisque ces catégories ne seront pas les mêmes en fonction du temps et des endroits, et bien toujours dépendantes d’un contexte et d’une époque. Ainsi, une personne pourra être considérée comme handicapée à une certaine période de l’histoire et pas à une autre, ou dans certains pays mais pas dans d’autres. Idem pour les personnes valides.

​Ces catégories vont être construites à partir de tests qui relèvent du domaine scientifique, et notamment médical (tests d’efforts, tests physiques, psychologiques, de QI…) Cette appartenance au domaine médical leur apporte un crédit qui semble les rendre universels et occulte encore une fois tous les aspects contextuels, temporels, spatiaux sur lesquels est aussi fondée la médecine.

À partir de ces tests, vont émerger des données qui permettront de classer des individus
dans l’une des deux catégories. Cependant, la normativité de ces grilles de lecture fait qu’une personne ayant des capacités différentes de celles attendues d’une personne handicapée pourra être considérée comme valide alors qu’elle ne correspond pas non plus aux possibilités de productivité de la validité. Certains individus n’accèdent pas au statut de personne handicapée alors que leur état de santé, leurs capacités diffèrent de la norme validiste. À l’inverse, certains éléments culturels discrédités peuvent aussi servir de base à la création de handicaps, intellectuels notamment[1].

Des personnes subissent donc le validisme alors qu’elles ne sont pas officiellement handicapées, et d’autres y sont confrontées parce qu’elles sont considérées comme handicapées à cause de critères sociaux stigmatisés. La normativité de ces catégories repose aussi sur des représentations, des stéréotypes de ce que doivent être des personnes handicapées ou valides, l’une des deux caractéristiques excluant forcément l’autre. Si vous êtes en situation de handicap vous ne pouvez pas être valide, et vice versa. Constatation validiste qui binarise la société et qui empêche toute fluidité ; il est en fait possible de passer du statut de valide à celui d’handicapé, ou inversement (notamment avec la question des aides techniques), et ces identités se mélangent beaucoup plus fréquemment qu’on ne l’imagine. Les personnes ayant des handicaps invisibles viennent, par exemple, bouleverser ce constat, ces dernières ne rentrant pas dans l’image attendue de ce que doit être une personne handicapée mais n’ayant pas non plus les capacités d’une personne valide.


Deuxième temps : la hiérarchisation. À partir de cette catégorisation, va s’effectuer un classement mettant la catégorie des personnes valides au-dessus de celle des personnes handicapées. C’est là le cœur du validisme : considérer que la vie des personnes handicapées a moins de valeur que celle des personnes valides.

Cette considération est un pilier de notre organisation sociale et est ancrée au plus profond de chaque personne. C’est ce que l’on appelle, en philosophie, un idéal régulateur dans le sens où il régule toute notre vie de façon, en plus, à nous faire croire que c'est la seule manière d'accéder au bonheur. Il est un élément dans lequel on vit, on grandit et on meurt, ainsi qu'un objectif obligatoire à atteindre pour une vie heureuse. Il est ainsi extrêmement difficile d’en sortir, de trouver les failles pour le contourner et de s’en extraire pour proposer d’autres façons d’exister.

Cette hiérarchisation peut bien sûr s’exprimer de façon extrêmement violente avec une haine affichée des personnes handicapées conduisant à leur mort, des politiques d’extermination ou de non-assistance comme ce fut le cas pendant la période du COVID. Elle peut également être perçue dans la façon dont sont traités judiciairement les cas de
Handicides[2] dans les familles, à savoir le meurtre des personnes uniquement parce qu’elles sont handicapées, où les parents n’écopent que de peines de sursis (ce qui serait inenvisageable dans le cas d’enfants valides). Dans le traitement de la loi pour l’accompagnement à la fin de vie où, comme cela se voit déjà au Canada, le fait qu’une
personne soit handicapée justifie en soi de l’euthanasier sans se soucier des conditions déplorables dans lesquelles elle vit[3].

Mais cette hiérarchisation est aussi ancrée dans de multiples actes et comportements quotidiens. Il est essentiel de comprendre que le validisme structure tous nos systèmes de pensée, y compris chez les personnes qui ne se considèrent pas validistes et même chez les personnes handicapées elles-mêmes. On peut parler de validisme bienveillant lorsqu’il s’agit de comportements partant d’un bon sentiment envers les personnes handicapées mais qui vont, en fait, être délétères pour elles. Déplacer une personne en fauteuil manuel sans son consentement, même si l’on estime que c’est pour son bien, est un acte de validisme bienveillant.

De façon plus structurelle, le validisme bienveillant justifie également les institutions spécialisées (IME, ESAT, FAM…) comme des lieux bénéfiques pour les personnes handicapées. Loin de la réalité qui veut que ces institutions spécialisées soient non seulement des hauts lieux de violences (de nombreuses enquêtes allant dans ce sens, y
compris certaines du Sénat[4]), mais également un bafouement des droits humains comme l’a expliqué plusieurs fois l’ONU[5], ces structures bénéficient d’un profond capital sympathie de la part des personnes valides estimant que ce sont les lieux les plus adaptés aux personnes handicapées. Il y a une réelle croyance dans le bien-fondé, l’utilité absolue de ces structures qui représentent ce dont ont besoins les personnes qui y sont envoyées.

Pourtant, il suffit de se poser quelques questions assez simples pour comprendre que le fonctionnement même de ces structures est problématique et qu’il n’est socialement accepté que parce qu’il vise des personnes handicapées : accepteriez-vous que l’on vous impose quotidiennement vos heures de lever, de douche, de repas ? Accepteriez-vous de devoir demander une autorisation pour sortir ou recevoir des gens ? Accepteriez-vous de renoncer à toute vie intime et sexuelle ? C’est pourtant ce qu’il se passe dans ces établissements où les personnes, victimes d’handivision[6] car séparées du reste de
la société, sont condamnées à vivre de façon indigne sur le simple critère qu’elles sont handicapées.


Le validisme est, bien sûr, vécu différemment selon que la personne handicapée subit également d’autres oppressions.

Comme l’explique Elijah Djaé[7], une personne handicapée racisée ne va pas vivre le validisme de la même façon puisque son expérience sera aussi impactée par celle du racisme. Le racisme va, dans un premier temps, empêcher les personnes concernées d’accéder à des diagnostics et beaucoup d’entre elles vont se retrouver en errance et sans solution médicale. La reconnaissance de leur handicap est très difficile à obtenir par la société, mais aussi au sein de leur communauté où la violence du colonialisme a laissé de telles traces que celle engendrée par le validisme peut paraître moindre. Le colonialisme lui-même est un facteur exponentiel de création de handicaps, que ce soit par l’exposition à des produits chimiques comme ce fut le cas aux Antillais avec le Chlordécone ou par l’agent orange au Vietnam[8], que ce soit par l’extrême précarisation dans laquelle sont poussées les populations colonisées privées de toute ressource, qui se voient donc exercer les métiers les plus dangereux et sont souvent dans l’impossibilité d’avoir recours à des soins de qualité.

La question du sexisme est également très intéressante à croiser avec celle du validisme pour comprendre la place spécifique qu’occupent les personnes handicapées sexisées. Les situations de vulnérabilité dans lesquelles sont placées, en général, les femmes dans notre société (précarité économique, culture du viol…) sont fortement accrues lorsqu’elles croisent le validisme. Les personnes handicapés sexisées apparaissent comme les premières victimes de violences sexuelles, non pas à cause d’une vulnérabilité qui leur serait intrinsèque, mais parce que le sexisme et le validisme qu’elles subissent les privent d’armes pour se défendre[9]. Elles sont élevées dans un dénigrement de soi,
intègrent des idées négatives sur elles-mêmes, voir n’ont pas accès à l’éducation sexuelle jugée inutile dans leur situation[10]. Certaines n’ont même pas conscience qu’elles ont le droit de dire non à un potentiel agresseur ; cet agresseur étant même considéré socialement comme un « violeur bienfaiteur » car s’intéressant à des personnes que
la société juge indésirables.

Ces oppressions croisées avec le validisme sont multiples. Elles peuvent aussi bien concerner les personnes queer, lesbiennes, gays, bis, trans, intersexes… Ce qui touche à la sexualité est fortement impacté par le validisme puisque les personnes handicapées sont souvent désexualisées dans un imaginaire commun. Se présenter comme lesbienne ou gay signifie donc ramener de la sexualité là où il n’est pas censé y en avoir[11]. Pour les personnes trans ou intersexes, le lien au monde médical est souvent extrêmement violent, nourri par un désir de contrôle des médecins sur le corps des personnes concernées. Désir pouvant entraîner des mutilations comme ce fut le cas pour des enfants intersexes opérés pour une réassignation de genre alors que leur état de santé ne le nécessitait pas[12].

La grossophobie[13] est aussi extrêmement liée au validisme puisqu’elle est le produit d’une hiérarchisation entre corps gros et corps minces, présentant les corps normés minces comme les seuls désirables, valables.


​Il existe sûrement d’autres oppressions que peuvent vivre les personnes handicapées mais toutes semblent avoir un point commun : elles sont le fruit d’un système capitaliste qui pressurise les individus, les pousse à toujours plus de productivité et de rentabilité, mettant en marge toutes les personnes qui n’y parviennent pas. Ainsi, le système capitaliste est un des premiers vecteurs de handicaps en poussant les corps et les esprits au-delà de leurs limites, et il exclut toutes les personnes étant handicapées pour d’autres raisons. Ces dernières se retrouvent souvent rejetées du monde de travail, dans une grande précarité, ce qui rajoute indéniablement des difficultés à leur situation. La
précarité est en effet un facteur majeur de création de handicaps, mais ne permet pas non plus de compenser ce handicap et favorise les situations de validisme[14].

Les luttes antivalidistes (qui luttent contre le validisme) apparaissent donc comme forcément anticapitalistes, comme une porte d’entrée pour repenser de nouvelles façons d’être au monde, plus respectueuses du bien-être physique, psychique, mental des individus. Mais aussi une porte d’entrée pour réfléchir à nos liens avec notre environnement car, dans une idée de ralentissement et d’opposition à la course au profit, les luttes antivalidistes apparaissent aussi indéniablement écologistes.


[1] Angela Frederick et Dara Shifrer, ≪ Race et handicap : de l’analogie à l’intersectionnalité ≫, cata-tonique.blogspot.com, 13 fevrier 2018.

[2] https://www.instagram.com/p/C2rgEaSiFi3/?img_index=1

[3] https://blogs.mediapart.fr/elena-chamorro/blog/131024/plutot-mort-que-handicape

[4] https://www.senat.fr/rap/r02-339-1/r02-339-1.html

[5] https://informations.handicap.fr/a-politique-handicap-onu-france-31457.php

[6] https://charlottepuiseux.weebly.com/lhandivision.html

[7] https://kriptique.blog/2023/09/28/les-luttes-anti-validistes-noires/

[8] https://www.instagram.com/collectifvietnamdioxine/

[9] https://www.senat.fr/rap/r19-014/r19-0141.html

[10] Justine Madiot, Revue française des affaires sociales, Le handicap, une caractéristique parmi d’autres : une approche croisée du handicap au cours de la vie, « Les effets de l’interaction du genre et du handicap : l’expérience de femmes handicapées en matière de sexualité », p. 69-86.

[11] https://amongestedefendant.wordpress.com/2016/11/06/handicap-queer-et-trou-de-balle/

[12] https://lesoursesaplumes.info/2024/11/06/assujettir-les-corps-a-une-norme-medicale-quoi-quil-en-coute-les-personnes-intersexes-et-les-personnes-handicapees-au-coeur-dune-violence-pour-leur-bien/

[13] https://www.instagram.com/graspolitique/

[14] Charlotte Puiseux, De chair et de fer, ed. La Découverte, Paris, 2022.


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