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CHARLOTTE PUISEUX
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​Personnes handicapées sexisées et vss

7 Novembre 2025.

En ce mois dédié à la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, il me paraissait important de faire un point sur la place spécifique des personnes handicapées sexisées. Même si ce n’est pas le sujet que j’ai le plus travaillé, il m’est arrivée régulièrement de l’aborder et de réfléchir à une réalité plus qu’alarmante : les personnes handicapées sexisées sont les premières victimes de ces vss… Pourquoi ?

En effet, d’après plusieurs rapports, dont un du Sénat datant de fin 2019[3], les personnes handicapées sexisées sont surexposées aux vss. Ce rapport montre notamment que 34% des femmes[4] handicapées sont victimes de violence contre 19 pour celles sans handicap. Comment comprendre cette réalité qui est pourtant si peu évoquée, y compris au sein même du féminisme ? C’est parce que la notion de validisme à un impact tout particulier sur le vécu de ces personnes mais que ce système de domination et toutes ses conséquences sont encore trop peu connus, même dans les milieux militants.

​Le validisme, à savoir le système de domination vécu par les personnes handicapées et faisant que leur vie est considérée avec moins de valeur que celle des personnes dites valides[5], a forcément un impact sur cette exposition aux vss, mais aussi et surtout sur le traitement social qui en est fait.

 
1/ Que sont les vss ?

D’après le site du gouvernement[6], « les violences sexuelles désignent tous actes sexuels commis avec violence, contrainte, menace ou surprise.  Ces violences portent atteinte aux droits fondamentaux de la personne, notamment à son intégrité physique et psychologique. ». Quant aux violences sexistes, elles se définissent par le fait de viser spécifiquement une personne en raison de son genre (identifiée comme appartenant au féminin).

Le code pénal classe les vss en 6 catégories : « l’injure à caractère sexuelle, sexiste, homophobe ou transphobe », « l’outrage sexiste », « la discrimination basée sur le genre », « le harcèlement sexuel », « l’agression sexuelle » et « le viol ».

À la lumière de ce qu’est le validisme, il pourrait être intéressant de s’interroger sur comment celui-ci impacte le ressenti des personnes handicapées par rapport à certains comportements qu’elles peuvent subir, parfois de façon très régulière. Ces comportements ne sont pas socialement considérés comme des vss mais ils pourraient pourtant l’être. Si nous prenons, par exemple, la définition de l’agression sexuelle comme étant « toute atteinte sexuelle commise avec violence, contrainte, menace ou surprise. Il s’agit des attouchements imposés sur le sexe ou sur des parties du corps considérées comme intimes et sexuelles : les fesses, les seins, les cuisses et la bouche », et que nous la mettons en rapport avec les nombreux témoignages[7] de personnes handicapées sur la façon dont leur intimité est traitée, ne pourrions-nous pas parler de vss ?

Ainsi, lorsqu’une entreprise d’aide à la personne envoie des auxiliaires de vie différentes tous les jours chez une personne handicapée, sans même l’avertir, pour effectuer des gestes très intimes, n’est-ce pas une vss ? La personne handicapée ne se voit-elle pas obligée d’accepter des actes sur des parties intimes de son corps par une personne qu’elle n’a pas choisi et qu’elle ne connaît pas, sous peine de ne pas être lavée ou de rester dans ses excréments ? Ne se fait-elle pas toucher par des centaines de mains différentes au cours de sa vie, le consentement forcé par l’instinct de survie ? Si cette personne handicapée est, en effet, dépendante d’un tiers pour de tels gestes, il semble indispensable qu’une relation de choix et de confiance puisse s’instaurer pour ne pas tomber dans l’ordre de la violence sexuelle car, même s'il n'y a pas d'intention malveillante de la part de l'auteure, ces actes se révèlent bien souvent vécus de façon extrêmement violente pour les personnes qui les reçoivent.

C'est là que les enjeux validistes doivent absolument être pris en compte pour ne pas passer à côté de souffrances très profondes engageant un rapport au corps et à l'intimité. Or, pour de multiples raisons, ce n’est absolument pas dans le sens de la considération des ressentis des personnes concernées qu’est envisagé le traitement de la dépendance des personnes handicapées dans les gestes intimes de la vie quotidienne. Manque de personnel, manque de moyens financiers, rentabilité au profit du bien-être des bénéficiaires… De multiples facteurs expliquent ces violences sexuelles quotidiennes qui ne sont pourtant pas considérées comme telles. La dimension validiste est évacuée de leur compréhension et ces violences valido-sexuelles ne sont pas nommées pour ce qu'elles sont.
 
2/ Éloignement de la sphère de la sexualité.

En ce qui concerne le champ de la sexualité consentie, comme espace de découverte de son corps et de plaisir, les personnes handicapées en sont souvent exclues. Elles sont, en effet, souvent considérées comme des êtres n’ayant pas de sexualité et sont ainsi éloignées du champ du désirable. La page Instagram du compte Conpassion met en avant de nombreux témoignages à ce sujet, ainsi que les podcasts qui en découlent[8].


Beaucoup de ces personnes expriment leur sentiment d’infantilisation, du fait que la société ne les considère pas comme pouvant avoir du désir, mais aussi d’avoir la possibilité d’évoquer le désir chez autrui[9]. Cet éloignement a pour conséquence une perte de confiance en soi, voir un dénigrement plus ou moins profond intériorisé par les personnes handicapées elles-mêmes qui se considèrent comme forcément « laides », « moches », « indésirables ». Cet perception de soi est extrêmement favorable à l’acceptation d’actes sexuels non consentis et donne une possibilité importante à la perpétuation de vss.

Redorer son estime de soi apparait alors essentiel mais c’est un travail difficile car les impacts psychologiques sont multiples et souvent profonds. C’est cet accompagnement que proposent certaines personnes handicapées sous forme de pairs aidance, comme Sexpairs[10], pour mettre des expériences personnelles au service de la communauté afin de révéler les aspects systémiques de situations qui apparaissent comme individuelles, y compris dans des domaines aussi privés que ceux de la sexualité et du désir.
 
3/ Pas d’éducation à la sexualité, et notamment à la notion de consentement.

Le point évoqué ci-dessus a pour conséquence que les personnes concernées ne reçoivent pas, ou peu, d’éducation à la sexualité. Elles n’ont parfois même pas conscience de la notion de consentement et de leur capacité à dire non si certains actes tentent de leur être imposés.


À l’heure de l’intégration de la notion de « non consentement » dans la loi et de la réaffirmation du silence comme une absence d’accord à la relation sexuelle, il apparaît essentiel de repenser ces situations à la lumière du validisme pour mieux comprendre la nécessité de ces avancées juridiques. Car pour certaines personnes ayant des handicaps, de type autistique par exemple, il peut être très difficile de comprendre les codes liés à la séduction et les limites à ne pas dépasser. Ainsi, selon une enquête disponible sur le site de l’AFFA, 9 femmes sur 10 ayant un handicap sur le spectre autistique auraient été victimes de vss[11].

Ces violences peuvent avoir lieu dans tous les domaines : familial, institutionnel ou autre. Cependant, il est à noter que ce manque
d’éducation à la sexualité est particulièrement flagrant dans les institutions spécialisées à destination des personnes handicapées[12]. La plupart d’entre elles pratiquent une interdiction de relations intimes stipulée clairement dans les règlements intérieurs et éloignent ainsi sans ambiguïté les résidentes de la sphère sexuelle. Ainsi, en novembre 2012, la cour administrative de Bordeaux a annulé un règlement intérieur d’un hôpital psychiatrique y interdisant toute sexualité, puisqu’une interdiction générale et absolue des relations sexuelles par une autorité publique est illégale. Les institutions spécialisées ont également le devoir de prévoir des lieux dédiés à l’intimité et de mettre en place un accompagner à la sexualité de leurs résidentes[13].
 
4/ Problème des institutions spécialisées pour personnes handicapées.


Bien que ces violences n’aient pas lieu que dans les institutions spécialisées, celles-ci sont particulièrement propices à ce genre d’actes[14]. Des scandales sont régulièrement dénoncés dans la presse, mettant pour quelques minutes la population face à des situations qu’elle préfère ignorer la plupart du temps.

Car si la dénonciation de ces vss doit, bien sûr, continuer de se faire sans répit, son traitement médiatique met souvent de côté une autre réalité bien plus profonde qu’est la privation de droits humains générale à l’œuvre dans ces institutions[15]. Qui voudrait, en effet, vivre dans ces institutions où l’ensemble du rythme de vie des résidentes est réglé, dicté par d’autres qui y imposent les heures de lever, de repas, de visites, de sorties, de coucher… ? Et ce dans un environnement particulièrement clos où la voix des personnes handicapées est sans cesse écrasée par celle des personnes valides.

Les rapports de pouvoir y sont extrêmement violents, montrant encore une fois que les personnes valides, aux postes de direction, estiment être les plus aptes à gérer la vie des personnes elles-mêmes concernées[16]
. Il ne semble donc malheureusement pas étonnant que de tels milieux soient particulièrement propices aux vss, offrant un terrain plutôt dégagé aux agresseurs.
 
5/ Le violeur bienfaiteur.

Là où le croisement entre sexisme et validisme s’exprime particulièrement avec horreur au sujet de ces vss, c’est quand celles-ci ne sont même plus considérées comme telles alors qu’elles sont bien identifiées quand elles sont commises à l’encontre de personnes valides.

Il arrive souvent, à cause de ce contexte validiste, que lorsqu’une violence est perpétuée envers une personne handicapée sexisée, l’agresseur ne soit même pas considéré comme tel mais plutôt comme une personne bienfaitrice, ayant fait une bonne action. Pourquoi ce retournement a-t-il lieu ? À cause des éléments évoqués plus haut qui vont expliquer les intentions de l’agresseur comme louables, à destination d’une personne rejetée par la société, comme un acte charitable pour sauver une personne de sa solitude et de sa misère sexuelle.

Ce retournement peut avoir lieu dans la sphère familiale, amicale, ou même auprès de la police lorsque la victime souhaite porter plainte[17]. Le validisme provoque ainsi un véritable changement de considération éthique sur un acte présenté comme Mauvais lorsqu’il est produit sur une personne valide, et qui devient Bon lorsqu’il est à destination d’une personne handicapée.

Après toutes les enquêtes et les constats sur le condensé de violences que peuvent subir les personnes sexisées, il semble totalement inimaginable que le simple fait que ces personnes soient handicapées en change l’impact. C’est pourtant ce qu’il se passe dans cette figure du violeur bienfaiteur, complètement innervée par le validisme ambiant.
 
6/ D’autres « facteurs aggravants ».

Ces réalités au croisement du sexisme et du validisme sont, bien sûr, différentes lorsqu’elles se mélangent à d’autres oppressions comme la queerphobie ou le racisme. Il peut être encore plus difficile, par exemple, pour une personne handicapée sexisée d’exprimer son homosexualité ou sa transidentité étant donné les contextes évoqués plus haut.

Des activistes, comme Lydie Raer, témoignent du validisme rencontré dans les milieux queer[18] qui empêche de vivre pleinement sa sexualité. Cependant, d’autres, comme No Anger, explique que revendiquer leur identité lesbienne peut aussi être un moyen de se réapproprier son corps et sa sexualité[19].


En ce qui concerne le racisme, Elijah Djaé explique que les nombreux préjugés véhiculés sur les corps racisés modifient forcément les expériences du validisme et du sexisme vécues par les individus concernés [20]. Les personnes à l’intersection de ces oppressions témoignent également sur les réseaux sociaux, comme Mulakoze, des conséquences du croisement de ces systèmes de domination et de la nécessité de penser leur imbrication[21].
 
Est-ce qu’il est étonnant que les vss à l’encontre des personnes handicapées soient si peu évoquées dans les milieux militants, et dans la société en général ? Oui bien sûr, au vu de leur prévalence, mais en même temps, la force implacable du validisme qui imprègne toutes nos vies, handicapées ou valides, militantes ou pas, en donne une explication glaçante.

​Déconstruire le validisme est plus que jamais une nécessité pour comprendre comment il modifie nos perceptions, comment il nous fait penser que des violences sexistes et sexuelles seraient des violences sur certaines personnes et pas d’autres, comment il fait naître des violences spécifiquement chez les personnes qui le subissent. La lutte contre les vss ne pourra se faire qu’en détruisant le validisme.


[1] J’utilise le terme « sexisée » pour parler des personnes subissant le sexisme, qu’elles soient des femmes cisgenres, transgenres, des hommes trans, ou des personnes non binaires.

[2] Violences sexistes et sexuelles.

[3] https://www.senat.fr/rap/r19-014/r19-0141.html

[4] Le rapport parle des femmes handicapées sans précision, ce qui laisse à penser que les chiffres pourraient être plus élevés.

[5] https://charlottepuiseux.weebly.com/le-validisme--quest-ce-que-cest.html

[6] https://arretonslesviolences.gouv.fr/besoin-d-aide/violences-sexuelles

[7] https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/10/04/handicap-aides-humaines-et-soins-a-domicile-non-assistance-a-personnes-en-danger_6192391_3232.html

[8] https://www.instagram.com/p/DHTpiurod6b/?img_index=4

[9] https://filmshandicap.lefilrouge.org/video/on-nest-pas-des-anges/

[10] https://www.instagram.com/sexpair_santesexuelle/


[11] https://femmesautistesfrancophones.com/en/2022/05/18/femmes-autistes-violences-sexuelles/

[12] Ces institutions regroupent les MAS (maisons d’accueil spécialisées), les FAM (foyers d’accueil médicalisés), les ESAT (établissements et services d’accompagnement par le travail), les IME (instituts médico-éducatifs)…

[13] https://www.legifrance.gouv.fr/circulaire/id/45220

[14] https://informations.handicap.fr/a-violences-sexuelles-medico-social-handicap-doit-agir-31419.php

[15] https://informations.handicap.fr/a-rapport-onu-handicap-france-grade-11625.php

[16] https://charlottepuiseux.weebly.com/lhandivision.html

[17] https://www.slate.fr/story/171756/difficulte-femmes-handicapees-victimes-violences-sexistes-viol-justice-police

[18] https://www.radiocampusparis.org/emission/Pjz-le-lobby/ojYY-lhebdo-visibilite-lesbienne-place-aux-handies

[19] https://amongestedefendant.wordpress.com/author/nonoelomb/

[20] https://kriptique.wordpress.com/

[21] https://www.youtube.com/watch?v=NnBH7Ftilcc



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